Il était déjà là mardi. Posté devant la gare maritime, dans le soleil doux du petit matin. Je me souviens avoir pensé au vieil oncle improbable de Tati. La silhouette un peu gauche, les bras comme trop encombrants, le sourire timide. Il s'était avancé vers moi, et m'avait demandé d'une voix basse: "Vous n'auriez pas une invitation?" Ce matin-là, j'avais juste fait un geste négatif de la tête en montrant mon accréditation. Il avait souri, poliment, un peu déçu, dit un petit merci, tourné la tête vers un confrère qui devait arriver derrière moi. Dans mon dos, je l'avais entendu répéter sa question. Combien de personnes avait-il accosté ce matin-là, sans doute sans obtenir son précieux sésame pour une salle?
J'avoue ce matin-là que j'étais pressé. C'est qu'ils sont des dizaines à poser la même question, agglutinés sur quelques centaines de mètres entre le port et le Grand Palais. Et que pour nous, les journalistes, la course du matin est importante. Arriver tôt au Grand Palais, pour la projection de 8 h 30 (c'était Ken Loach qui nous attendait ce jour-là), et si possible se placer à la droite de l'immense auditorium, idéalement positionner pour s'enfuir une fois les lumières rallumées et être dans les premiers à atteindre la sale des conférences de presse. Ne pas être refoulés. Cannes, c'est un un Stratego permanent...
Il était à nouveau-là mercredi. Le même costume un peu froissé. Le même sourire plein d'espoir. La même question. Je ne crois pas qu'il m'a reconnu, dans ces dizaines de visages pressés qu'ils devait croiser.
Il était toujours là hier. J'étais plus tôt pourtant : Quentin Tarantino faisait l'événement avec ses Salopards sans gloire, j'avais pris un bus d'avance. Je me suis demandé s'il bougeait de temps en temps. Je me suis arrêté, ai demandé à l'oncle de Tati s'il avait eu de la chance les jours précédants. Non. "C'est difficile, je n'imaginais pas." Je pensais pourtant qu'il avait l'habitude: les Cannois connaissent la routine, non? "Mais je viens de Lyon". Il a eu l'air étonné que je lui pose la question. Il m'a un peu raconté. Il est retraité, veuf depuis huit mois, et c'est sa fille, qui possède un petit appartement à Mandelieu, qui l'a envoyé en vacances. Il n'est pas vraiment cinéphile, mais ça lui aurait plu de voir un film. Celui de Resnais surtout, Herbes folles. Parce que son épouse aimait le duo Sabine Azéma et André Dussolier. "Il y a de la magie entre ces deux-là." Mais pour Resnais non plus ça n'a pas été possible... Pas de déception dans la voix. Une patience philosophe, plutôt. Je lui ai souhaité bonne chance. Il m'a souhaité bonne journée.
Ce matin, il était fidèle au poste. Il m'a reconnu. Moi aussi, bien sûr. J'avais même pensé à lui. Je lui ai offert le dossier de presse des Herbes folles, glissé dans notre casier la veille avec d'autres kilos de papier. Un petit carnet en quadri, avec une interview de Resnais, quelques notes de production. Mais surtout, au milieu, une belle photo d'Azéma et de Dussolier. Il m'a serré la main. Il m'a remercié. "Ca, je vais dire à ma fille..." On a échangé quelques phrases. Marrant, en me disant au revoir, il m'a dit : "A demain!"
Mister Citizen Cannes
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